Singrobo-Ahouaty : les oubliés du barrage
Un barrage à 110 millions d'euros, premier financement privé hydroélectrique d'Afrique de l'Ouest, construit pour alimenter 100 000 ménages en électricité propre. Et à quelques centaines de mètres des turbines, une communauté qui vit dans des maisons fissurées, à moitié sans électricité, sans eau courante et qui attend ses dédommagements depuis 2016.
ACTE I : LA MÉCANIQUE D'UNE DÉPOSSESSION
Avant que le chantier ne s'installe sur le Bandama, Singrobo-Ahouaty vivait de son fleuve. Entièrement, dignement.
Les hommes pêchaient « capitaines, carpes, silures» et remontaient chaque matin avec des prises qui nourrissaient des familles et faisaient tourner une économie locale rodée depuis des générations. Les femmes, elles, tenaient le maillon suivant : mareyeuses sur les marchés de la région, elles transformaient le poisson du Bandama en revenus stables, en scolarisation, en dignité quotidienne. Ce n'était pas de la subsistance. C'était un système.
La communauté de ce village n'avait pas attendu qu'on lui invente un modèle de développement. Elle en avait construit un, patiemment, autour du Bandama. Puis le projet du barrage est arrivé. Et avec lui, une longue série de promesses, de déceptions et de dommages que personne, à ce jour, n'a vraiment réparés.
Un projet-vitrine, une communauté invisible
110 millions d'euros, c'est le coût du barrage hydroélectrique de Singrobo-Ahouaty, présenté comme le premier projet hydroélectrique à financement entièrement privé d'Afrique de l'Ouest. Avec ses 44 mégawatts de puissance installée, il devait être opérationnel depuis 2024 et alimenter près de 100 000 ménages ivoiriens en électricité décarbonée, dans le cadre de l'objectif national de 42 % d'énergies renouvelables d'ici 2030.
Ces chiffres circulent dans les dossiers d'investisseurs, les communiqués de presse, les discours officiels. Ce qu'on n'y trouve pas : c’est le nom de Singrobo, ni celui de ses pêcheurs, de ses mareyeuses, de ses agriculteurs. Ni la mention des maisons fissurées, du centre de santé lézardé, du village à moitié sans électricité. Le projet s'affiche à l'échelle continentale. Les dégâts, eux, restent locaux et silencieux.
2016 — 2019 : la promesse faite deux fois
Tout commence en 2016. Des agents du BNEDT se présentent à Singrobo avec des formulaires et une mission : recenser les pêcheurs, identifier les agriculteurs dont les champs se trouvent dans la zone d'impact, répertorier les cartes professionnelles des mareyeuses. L'objectif annoncé est rassurant ces données serviront à calculer les dédommagements. La communauté coopère, elle donne ses noms, ses informations, sa confiance.
Trois ans plus tard, en 2019, Côte d'Ivoire Énergies revient faire le même exercice. Une deuxième prospection. Un deuxième recensement. Comme si le premier avait disparu. Cette fois, des chiffres sont avancés a l’instar de ces 30 000 francs CFA donner pour compenser un agriculteur de la perte de ses terres et de ses cultures. Trente mille francs. Pour des champs qui représentaient des années de travail et des revenus vitaux.
Quant aux mareyeuses, le traitement est inégal et inexpliqué, certaines reçoivent un dédommagement, d'autres non. Sur quels critères la sélection a-t-elle été faite ? Ni le BNEDT ni Côte d'Ivoire Énergies ne l'ont jamais précisé à la communauté.
Les tirs qui fissurent les murs et les vies
Ce que la communauté n'avait pas anticipé, c'est l'impact physique du chantier sur son cadre de vie. Pour dégager le lit du Bandama, les entreprises de construction ont procédé à des tirs de dynamite destinés à faire exploser les roches du fleuve. Les déflagrations ne sont pas restées cantonnées au fleuve.
Des habitations du village portent aujourd'hui des fissures visibles, traces directes des ondes de choc répercutées dans les murs. Plus grave encore : le centre de santé de Singrobo-Ahouaty, seul établissement médical de la localité, a lui aussi été lézardé par les tirs. L'endroit censé soigner la communauté est désormais marqué par les mêmes craquelures que les maisons alentour. Aucune réparation n'a été engagée par les responsables du chantier.
100 000 ménages alimentés, Sauf le leur
Le paradoxe est saisissant et les chiffres le rendent implacable. Le barrage de Singrobo est dimensionné pour alimenter près de 100 000 ménages ivoiriens en électricité. Pourtant, le village qui le porte, celui dont les habitants ont sacrifié leurs terres, leurs revenus et leur tranquillité pour sa construction, n'est électrifié qu'à hauteur de 50 %. La moitié de Singrobo vit encore sans courant.
À cela s'ajoute un problème chronique d'accès à l'eau potable, aggravé par les transformations du fleuve liées à la retenue d'eau. Le Bandama, qui était autrefois la ressource centrale de la communauté, est devenu un obstacle supplémentaire à son quotidien. Construire de l'énergie sans en bénéficier. Aménager un fleuve sans accès à l'eau. Ce double paradoxe résume à lui seul le sentiment d'abandon qui habite la communauté.
Les questions que personne ne pose officiellement.
Qui a validé 30 000 francs CFA comme dédommagement équitable pour la perte de terres agricoles ? Sur quels critères certaines mareyeuses ont-elles été indemnisées et d'autres pas ? Qui assume la responsabilité des fissures dans les habitations et dans le centre de santé ? Et comment le premier projet hydroélectrique privé d'Afrique de l'Ouest peut-il coexister avec un village-hôte électrifié à moitié ? Ces questions ont été posées. Les réponses, elles, se font attendre.
Pourtant, à Singrobo, personne n'a dit son dernier mot.
ACTE II — CE QU'ILS REFUSENT DE LAISSER MOURIR
La communauté aurait pu se résigner. Partir vers Abidjan ou Tiassalé, laisser derrière elle un village que le barrage avait vidé de sa substance. Certains l'ont envisagé. Mais l'attachement à cette terre, à ce fleuve même devenu étranger, a retenu la plupart. Et de cet attachement est née une forme de résistance silencieuse, collective, tenace.
Cultiver ensemble ce qui reste
Privée du fleuve, la communauté s'est tournée vers ce qu'elle avait encore : un peu de terre, beaucoup de solidarité. Un champ communautaire a été mis en place une parcelle travaillée ensemble, où les tâches et les récoltes se partagent entre familles qui, avant, n'avaient chacune que leur propre lopin. Une ferme communautaire a suivi. Ces initiatives sont nées du bas, de la nécessité, de la conviction que l'union pouvait compenser ce que chacun ne pouvait plus accomplir seul.
Pour des hommes qui se définissaient comme pêcheurs depuis l'enfance, la reconversion vers l'agriculture collective représente bien plus qu'un changement d'activité. C'est une transformation identitaire douloureuse, assumée, portée avec une dignité que rien dans les communiqués officiels ne vient reconnaître.
Une forêt convoitée, des terres qui rétrécissent
Mais le calvaire de Singrobo n'est pas près de s'arrêter. Alors que la communauté tente de se reconstruire autour de ses nouvelles activités agricoles, une nouvelle menace se profile : l'État envisage de classer la zone forestière où une partie des habitants pratiquait la chasse et l'agriculture. Cette forêt représentait un filet de sécurité, une ressource de dernier recours pour ceux qui n'avaient plus accès au Bandama.
Les problèmes fonciers s'accumulent et se durcissent. Terres agricoles inondées par la retenue d'eau, champs menacés de classement, espaces de chasse potentiellement interdits : c'est un étranglement progressif de l'espace vital de la communauté, qui s'opère décision après décision, sans concertation, sans compensation à la hauteur des pertes.
Ce que Singrobo traverse n'est pas une maladresse ou un oubli administratif. C'est la conséquence logique d'un modèle de développement qui intègre les territoires et les ressources naturelles sans intégrer les communautés qui y vivent. Le barrage figurera dans les bilans de la transition énergétique ivoirienne avec ses 44 mégawatts, ses 110 millions d'euros, son statut de première africaine. Les pêcheurs, eux, continueront de chercher leur place dans un paysage que d'autres ont redessiné sans les consulter.
On a construit un barrage pour éclairer cent mille foyers. Personne n'a pensé à allumer celui d'à côté.
Article rédigé par nos jeunes volontaires
JVE Côte d'Ivoire.
